LA MORT DU MOT "FIN" A L'ECRAN
Quand la télé pulvérise le nom des hommes
par Alexandre Tylski, Université Toulouse II
Textes originalement parus dans Les Lettres Françaises (L'Humanité), en novembre 2007 et mars 2008.
Chaque cinéphile se souvient peut-être d'une mention à l'écran indiquant le mot « Fin », moment paroxystique qui l'aurait marqué et peut-être fait pleurer. Comme d'autres « oripeaux » dont s'est débarrassé le cinéma, au long de son industrialisation, le mot écrit « Fin » a fait partie de ces courts instants de cinéma (et même propres au cinéma) capables de rester ancrés dans la mémoire des spectateurs ; d'un certain « âge d'or » classique où la mention « Fin » servait à ponctuer, voire à ponctionner, les films, jusqu'à sa disparition progressive et actuelle - sauf lors de rares emplois récents, parfois teintés de nostalgie ou de parodie. Cette insidieuse éradication (1), dont trop peu osent dire le nom (ou pire, dont trop peu remarquent l'abandon), ne vient pas d'un discours philosophique selon lequel toute oeuvre ne serait, de toute évidence, jamais vraiment finie. Et bien des textes pertinents ont en effet été écrits sur la question. Mais hélas, cet invisible évincement semble recouvrir ici des motifs plus intéressés. À tel point d'ailleurs qu'à la question « Une résurgence du mot "Fin" pourrait-elle aujourd'hui nourrir à nouveau les écrans ? », la réponse « Rien n'est moins sûr » serait vraisemblablement la plus sérieuse. Car, à l'heure des séries, suites et remakes, les multiples copiés-collés audiovisuels n'en finissent plus d'attraper les mêmes spectateurs en leur promettant, précisément, l'absence de fin à leur plaisir. Dans ces conditions, on comprend que les producteurs ne veuillent plus inscrire le mot « Fin » dans des films plus que jamais susceptibles d'être réutilisés, encore et encore. Triste technique mercantile, religieuse, où la foule ne doit pas être lâchée hors d'une recette ou d'une marque éternelle - même si les produits qu'elle lance sont, eux, jetés, licenciés, dans de sinistres « jours sans fin ». Triste technique industrielle destinée à gaver, sans fin, des clients soldats avalés à chaque minute par un trou noir où la mémoire n'est plus nécessaire. Car, on le sait, ce n'est pas en créant une chaîne lisse, sans achèvement ni coupure, que la mémoire des hommes et des oeuvres reste vivante et vitale. En tournant en rond sans arrêt, sans déchirure, sans heurts, sans révolte, sans écart (et donc sans trace), la pensée ne peut plus circuler, et s'aliène, s'évapore. Ironie du sort, on n'a peut-être jamais autant entendu répéter, à longueurs d'émissions, le mot « rupture » (fils de « fracture »), alors même que ceux et celles qui l'utilisent relèvent, en général, du strict clonage et du déjà-vu. Le mot « rupture » ne désigne plus aujourd'hui l'idée d'une fin mais celle d'une longue « espérance », terme devenu la tarte à la crème d'une certaine rhétorique politicienne. C'est ainsi que la mention « Fin », bannie des petits et grands écrans, et des projections (aussi cinématographiques que mentales), incarne une idée devenue aujourd'hui trop effrayante. Et elle révèle, par sa silencieuse élimination, une emblématique perte d'émotion, de réflexion et de mémoire, aussi minime ou marginale puisse-t-elle paraître.
Quand le petit écran pulvérise le nom des hommes
Le phénomène est journalier et accepté par bien des « cerveaux disponibles » du petit écran : les génériques de fin des films sont souvent accélérés ou écrasés, voire éradiqués, lors de leur diffusion. Cette technique quotidienne de viol des films et d'effacement des noms de personnes est non seulement une atteinte aux lois élémentaires du droit des auteurs, mais aussi, et plus sournoisement encore, une insulte lancée contre les artistes et les citoyens. La télévision française, qu'elle soit publique ou privée, populiste ou élitiste, flingue et vaporise les oeuvres et les patronymes sans aucun scrupule ni respect. TF1 accélère ainsi les génériques jusqu'à l'illisible, en coupant allègrement dans la musique et en privant les téléspectateurs de la possibilité de s'informer (sur les participants, les dédicaces, les lieux de tournage, etc.), et les empêchant de rester plongés dans le film pour en discuter, réagir, se disputer ou s'embrasser chaudement avant le bombardement des spots et des bruits. France Télévision ne se donne parfois même pas cette peine, puisqu'il arrive régulièrement que les génériques y disparaissent totalement au bénéfice d'un jeu concours ou du programme à venir qu'on nous enchaîne à regarder (c'est moins la publicité qui parasite le service public que le broyage expéditif des oeuvres et des hommes). Arte, de son côté, écrase les noms de l'équipe du film sur le bord de l'écran (comme on écarte les fâcheux et rebuts) avec, souvent, l'annonce de ce qui suit (alors même que le film n'est pas encore terminé). La liste des exemples est hélas très longue et désormais aussi consternante que dans les pires chaînes états-uniennes.
Ce phénomène quotidien, devenu donc habitude et norme, n'est rien moins qu'une forme de propagande silencieuse visant à réaffirmer la toute-puissance de l'industrie télévisuelle sur les oeuvres de cinéma qu'on peut à loisir déchirer, raccourcir, fondre et rendre aussi anonyme qu'un quelconque produit de série. Cela démontre aussi le droit de vie et de mort de la télévision sur les patronymes, en dépit de leur mémoire et identité inaliénables. La télévision sait-elle seulement que manifestations et grèves ont mené au fil des décennies à l'existence et à la richesse des génériques ? Des saignées nécessaires à tant d'hommes et de femmes afin d'exister enfin parmi les leurs et aux yeux du monde et du temps ? Si par exemple des grèves de scénaristes n'avaient pas eu lieu, les génériques serviraient encore uniquement le seul crédit des producteurs. Et, au temps de la chasse aux sorcières, placer le nom d'un acteur ou d'un scénariste « black-listé » dans un générique relevait de la plus belle des résistances. Car même si un nom ne saurait résumer un artiste ou un être humain, il implique signature, revendication et responsabilité, dans une société menacée chaque jour davantage par la lâcheté du désengagement et par la tyrannie (parfois ouvertement concentrationnaire) des chiffres, actions et pourcentages, des logotypes et des marques - au détriment de la vie propre de noms humains. Si les signatures collectives (en opposition aux formes individualisantes et antidémocratiques cultivées parfois dans les génériques) ont pu nourrir autrefois films et manifestes, qu'en est-il à ce jour où nous sommes tous désignés et enfermés par des termes globalisants, tels que « public type », « cible », « France d'en haut » et « d'en bas » ? Tout comme les multiples corps de métiers sont identifiés désormais par un vague fond informe et illisible à l'écran. Qui sait si, demain, afficher et revendiquer son nom et prénom constituera non plus un signe narcissique ou discriminable, mais désormais l'unique et ultime forme de combat ?
Aujourd'hui, je me souviens encore du bonheur, dans mon enfance, suscité par l'expérience des génériques de fin où la seule fin pouvait me faire réfléchir et rêver, où mon oreille n'était pas fondue illico dans des fracas mercantiles (avec forfaitures illimitées à la chaîne) et dans des systèmes de montage et de sons frénétiques et inhumains, mais où mes larmes pouvaient sécher discrètement dans l'obscurité brillante des génériques. En définitive, assassiner le générique de fin c'est un peu subtiliser à la fin de semaine sa part fondamentale de repos, de songe et de partage. Et, comme pour l'évincement récent du mot « Fin » à l'écran, les noms et prénoms présentés à nous dans les films, souvent généreusement exotiques, étaient nourriciers. À l'heure où les patronymes subissent, de nouveau, méconnaissances, expulsions et pulvérisations massives, il est temps de protéger le nom des hommes.
(1) Claude Chabrol l'évoque dans le récent nº 559
(septembre 2007) de Positif, p. 12.
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A propos de la Fin au cinéma
TYLSKI (A.), « La mort du mot « Fin » à l'écran », L'Humanité, « Les Lettres Françaises », 03.11.2007 : XV.
TYLSKI (A.), « Quand la télévision pulvérise le nom des hommes », L'Humanité, « Les Lettres Françaises », 01.03.2008 : V.
Album d'images de cartons "Fin"
http://www.flickr.com/photos/djll/sets/72157608369709836/
Chronique "This is the end, my only friend..." (par
Aurélien Ferenczi, blog Télérama,
le 18 décembre 2008) Lire ici
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L'AUTEUR
Alexandre
TYLSKI enseigne l'analyse de film et le générique
de film à l'ESAV (Ecole Supérieure d'Audio
Visuel), il est directeur de
la revue Cadrage, animateur de l'émission radiophonique Le Cercle des Cinéphiles, chercheur au LARA (Laboratoire de
Recherches en Audiovisuel de l'Université Toulouse
II), membre du Syndicat Français de
la Critique de Cinéma et de Télévision, et critique permanent à la revue Positif.
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