ANNONCER LA COULEUR
Etude la première image du film
L'Homme sans passé
(A.Kaurismaki)


par Alexandre Tylski

Le premier fragment audiovisuel d'un film est souvent l'objet de réflexion pour les cinéastes comme il devrait l'être aussi pour les cinéphiles. Le commencement d'un film peut regorger en effet de symboles et de pistes pour la suite du film et sa compréhension. Dans L'Homme sans Passé d'A.Kaurismaki, la toute première image instaure en tout cas quelques éléments fondamentaux du film. Pouvons-nous identifier et étudier ces indices concrets dans cette image inaugurale ? Et que pouvons-nous déduire sur ce que le cinéaste entend nous raconter dès l'ouverture du film ?

Un homme seul près des portes de sortie d'un train en marche. L'image semble a priori simple mais recèle déjà, à hauteur d'homme et sans grandiloquence stylistique, la solitude et la place marginale du protagoniste principal, ainsi que son mutisme et son « look » (vêtements modestes, homme mûr sans trait physique particulier et attitude calme et discrète). Ce premier fragment, pianissimo, contient aussi quelques éléments graphiques notables et chargés de sens, dont les teintes de couleurs , et les objets et les signes en présence à l'écran.

Des couleurs comme des protagonistes
et des symboles…

Dans L'Homme sans passé , le cinéaste A.Kaurismaki choisit d' «annoncer la couleur  » de son film à travers, précisément, des couleurs . Teintes de couleurs choisies volontairement sans excès et relativement intimistes : vertes (parois du train et chemise de l'homme) et brunes (sa veste). En réalité, il s'agit ici ni plus ni moins des deux couleurs principales qui sillonneront de part en part le film tout entier. Deux couleurs comme deux protagonistes à part entière que le cinéaste nous présente ici en même temps que son homme sans passé, à égale importance pour ainsi dire. Couleurs foncées et austères, elles s'opposent en tout cas à des couleurs vives et chaleureuses (comme le jaune du soleil et le bleu du ciel). Or si le cinéaste nous propose d' «entrer en fiction » par des couleurs secondaires, voire intermédiaires, c'est peut-être en effet qu'il a une idée derrière la tête si l'on peut dire. Car ces couleurs racontent de façon souterraine l'histoire même du film : celle d'un passage entre deux vies et deux états, le passé et le présent, la mémoire et l'absence de mémoire, le travail et le chômage, etc. et la nature quelque peu « secondaire » du monde décrit, c'est à dire celui des laissés pour compte de la société et non celui des premiers. Teintes on ne peut plus terriennes, elles annoncent parallèlement la nature même de notre protagoniste , cet ouvrier enraciné dans la dureté du réel et pleinement conscient des richesses potentielles de la terre (il cultive très tôt un petit jardin improvisé au bord de l'eau). Mais dans notre première image, c'est aussi cette pointe de rouge (l'extincteur derrière notre homme) qui saisit l'śil. Or, ce rouge sera associé aux « feux » de l'amour à venir (la porte rouge sera associée tout de suite à son amie, puis il portera une chemise rouge grâce à elle, etc.). Autant de rôles donnés aux couleurs dès l'ouverture du film.

Il nous faudrait alors rapidement ici approfondir la question symbolique des couleurs , notamment le vert qui, pour le spécialiste Michel Pastoureau est synonyme de «  destin, de bonne et de mauvaise fortune, de la précarité des choses.  » (1). Le monde précaire décrit dans le film mêlé à la question du destin de cet homme sans mémoire peuvent trouver une pleine illustration symbolique dans la couleur verte qui traverse le film. Par ailleurs, le vert chez les chrétiens (très présents dans ce film) : « est à égale distance du bleu du Ciel et du rouge de l'enfer… c'est une couleur centrale et médiane, apaisante, rafraîchissante, humaine, c'est la couleur de la contemplation et de l'attente de la résurrection (Heinz-Mohr). La croix du Christ est ainsi souvent représentée en vert comme symbole de l'espoir et de la délivrance…  » (2) Le contenu des scènes et des dialogues dans L'Homme sans passé est très marqué par la religion chrétienne (et une indéniable présence céleste dans les cadres) et il n'est dès lors pas interdit de considérer cette couleur verte annoncée en ce début de film comme une piste de lecture possible en particulier au regard de notre protagoniste principal qui renaît à la vie (tout le monde le croyant mort) et se remplit au fur et à mesure d'espoir pour finalement, en effet, sa renaître au monde. De même, dans le christianisme, la couleur brune est associée au sol, à l'automne, à la tristesse et à la pauvreté. Or, notre homme sans passé est bel et bien tout cela à la fois, un homme à la couleur de rouille comme un certain monde ouvrier contemporain que notre cinéaste dépeint tout le long de son film.

Des objets et des signes
qui flèchent l'espace temps…

Outre l'extincteur, l'acier et le train (que nous évoquons dans notre étude du générique d'ouverture), la première image nous donne à voir également une cigarette roulée (image du prolétaire et de celui qui vit de ses mains) comme un prisonnier avant son exécution, mais aussi un hublot de train au fond sombre. Ce fond sombre, associé au visage de notre homme bientôt sans passé, est sans conteste précurseur du « trou noir » sans fond qu'il va devoir surmonter. Dans une scène, il sera d'ailleurs question de « nuit noire » (alors qu'à l'écran, une toile représentant un océan ténébreux est associée au visage de notre homme sans passé). Ce fond sombre qui bouche la profondeur de champ dans ce premier fragment filmique raconte cela et annonce aussi les ombres mouvantes et menaçantes qui porteront le coup derrière la tête de cet homme quelques instants plus tard dans le film.

Dans la circulation, l'échange et la fusion entre couleurs et formes initiales, on trouve par ailleurs ironiquement un petit signe singulier en bas de cette première image : une flèche. Petit symbole inattendu, et presque aussi déplacé dans le cadre que le protagoniste central dans le monde, cette flèche peinte sur la porte du train représente un mouvement contraire au regard, tourné vers la droite, de notre homme. Si cette flèche tournée vers notre homme semble le présenter, à la manière même d'un signe multimédia, elle représente surtout un mouvement contraire au regard du protagoniste en présence, dont le regard est tourné, lui, vers la droite. Cette première image indique alors secrètement deux mouvements contraires et de ce fait déjà, nous prévient d'un monde à venir fait d'oppositions et de confrontations, de destins croisés et contrariés. Cette flèche qui saute aux yeux des spectateurs in medias res , c'est aussi peut-être enfin le symbole d'un retour en arrière impossible (celui de la mémoire et celui de la vie d'avant) qui perturbe les trajectoires aléatoires, hasardeuses, heureuses et malheureuses de notre protagoniste , lui si étranger aux signes, aux codes et aux noms en vigueur dans la société.
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L'AUTEUR
Alexandre TYLSKI enseigne le générique de film à l'ESAV (Ecole Supérieure d'Audio Visuel), il est directeur de la rédaction de la revue Cadrage, chercheur au LARA (Laboratoire de Recherches en Audiovisuel de l'Université Toulouse II) et membre du SFCC Syndicat Français de la Critique de Cinéma.

Notes 
(1) PASTOUREAU (Michel), Les Couleurs de notre temps , Ed. C.Bonneton, 2003, 200 p.
(2) Extrait du Dictionnaire des Symboles , Ed. Livre de Poche, 1996, p. 711

Prolongements pédagogiques théoriques
•  Identifiez les différents éléments graphiques et sonores de cette première image.
•  Donnez des hypothèses sur l'emploi de ces éléments vis à vis du reste du film.
•  Réfléchissez sur des éléments (couleurs, objets, sons) absents de cette image et du film.

Prolongements pédagogiques pratiques
•  Créez en groupe ou individuellement un photomontage (découpes de papier magasines et journaux ou logiciels et ordinateur) pour définir les sens et les histoires possibles symbolisées par une couleur choisie ou imposée. Puis, présentation et légitimation du travail devant la classe.

•  Monter en groupe ou individuellement un film à partir de la première image de plusieurs films différents. Peut-on raconter une histoire avec ces premières images montées ensemble ? Puis, présentation et légitimation du travail devant la classe.

Ressources
PASTOUREAU (Michel), Le Petit Livre des couleurs , Ed. du Panama, 2005 
PASTOUREAU (Michel), Couleurs, travail et société… , Ed. Somogy, 2004, 304 p.
PASTOUREAU (Michel), Les Couleurs de notre temps , Ed. C.Bonneton, 2003, 200 p.
TYLSKI (Alexandre), Le fragment mère au cinéma , D.E.A. (Master 2 Recherche) Université Toulouse Le Mirail, sous la direction de Guy Chapouillié, 2002, 140 p.

COPYRIGHT
Ce texte appartient à Alexandre Tylski/Cadrage Arkhom'e 2005- ISSN 1776-2928. Tous droits réservés. Pour toute utilisation du texte, nous contacter: administration@cadrage.net







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Ci-dessus:
Image tirée du générique du film
L'Homme sans Passé, A.Kaurismaki

Ci-contre:
Le présent texte est originalement paru dans le DVDRom L'Homme sans passé 'CRDP Nice/Toulouse, Education Nationale, 2006. Tous droits réservés.