Le générique

/ Selon Jean-Jacques Annaud


par Jean-Jacques Annaud (Nov.2007)

Texte témoignage originalement paru
le mardi 20 novembre 2007 sur le Blog officiel de Jean-Jacques Annaud. Reproduit ici avec l'autorisation du cinéaste et de sa société de production © Repérage.

Pendant des années je me suis amusé à dire qu'en rapport à la minute d'écran, le générique était, de loin, la scène du film où j'investissais le plus de temps. Le générique, ce déroulant noir devant lequel tout le monde se lève pour aller récupérer sa voiture au parking ou se jeter dans la bouche de métro pour relever la baby-sitter de sa fonction, est le lieu de la manifestation de tous les ego. Grande leçon de nature humaine. Je suis contraint d'y consacrer généralement, c'est affolant, plus d'une centaine d'heures.

Les négociations sur la taille et la durée du nom au générique prennent des mois. Plus les acteurs sont petits, plus eux et leurs agents veulent " ze nème bigue " comme disaient les impresarios italiens des seconds rôles du Nom de la Rose. Idem d'ailleurs pour la taille de la caravane, mais ceci est une autre conversation.

A chaque fois, en postproduction, j'entends cet avertissement fatal : "Il va falloir que tu te penches sur le générique". Qui, par exemple, de Jo Fiennes ou de Jude Law, aura son nom coloré en rouge ou en bleu, quelle taille, à quelle hauteur dans l'écran et de quel côté, combien de secondes, sur quel fond.

Même quand c'est sur fond noir c'est la merde, et des conversations à n'en plus finir. Par-dessus le marché, depuis plusieurs films je me suis mis en tête de soigner cette séquence finale pour quitter mes spectateurs sur autre chose qu'un morne déroulant.

Sur L'Ours, nous avons recommencé le générique trois fois. La première, il y avait des fautes d'orthographe : Maximilian, par Maximilien, Gertrude-Amélia, par Gertud-Amelia. La seconde, on s'était gouré sur l'intitulé de la ferme où le dresseur entraînait son ours. C'était genre "wilderness farm" et non pas "wilderness ranch". Il menaçait d'un procès, qui aurait retardé la sortie américaine. La troisième fois, c'est la scripte française qui avait engagé une action. Elle était une technicienne appliquée à qui la montagne ne réussissait pas. Elle avait dû quitter le tournage en raison d'un dos douloureux. Elle avait été remplacée par une collègue alerte et compétente. En anglais, la "script" s'appelle "continuity supervisor", celle qui supervise la continuité. Ne pouvant pas attribuer cette fonction à quelqu'un qui s'était arrêté avant la moitié du chemin, j'ai suivi les recommandations du Centre national du cinéma. L'Académie française s'était penchée sur l'épineuse question des termes anglo-saxons appliqués aux métiers du cinéma et avait fait entériner une liste d'équivalences. Le perchman devenait perchiste, la scripte secrétaire de plateau. La dame au dos fragile a été très fâchée, pensant que le terme de secrétaire ne convenait pas à son statut. Lettres recommandées, avocats. Claude Berri a judicieusement préféré faire couper tous les génériques des 400 copies et faire recoller les 400 nouveaux déroulants de fin pour éviter de s'engluer dans la gadoue des prud'hommes.

Pour ne pas déroger à la règle, un beau matin l'ami Xavier [Castano] déboule dans la salle de montage de Joinville et me pose la question fatidique pour Sa Majesté Minor : "As-tu une idée de ce que tu veux pour le générique ?. -Pas la moindre".



J'ai de curieux horaires. Je me réveille généralement vers 3 h du matin, je travaille deux heures et je me recouche. Au lieu d'avoir le cycle normal sommeil-profond, sommeil-paradoxal, je m'offre deux sommeils profonds de 3 h 30 par nuit. Je me suis réveillé cette nuit là avec l'idée du générique.



Le lendemain matin, j'en parle à Xavier. Il est dans un couloir avec Monsieur Fred Moreau des VFX. Tous deux m'écoutent avec des yeux ronds. Je vois que mon idée leur plaît, mais je devine qu'elle est coûteuse. A peine mon explication finie je m'enfuis par l'escalier de secours en prenant des airs de traître de comedia dell arte. Je les laisse discuter budget. Une semaine plus tard on me montre une maquette.

Je n'ai jamais consacré aussi peu de temps à un générique. Xavier a fait tout le boulot, en décortiquant tous les contrats, en respectant la taille des caractères, l'ordre d'apparition, les temps de lecture. J'ai été convié deux fois par semaine à valider l'évolution des travaux. Puis on m'a projeté le résultat quasi-fini sur la musique préalablement remontée par Noëlle et moi à cet effet.



Étrangement j'ai été ému. Peut-être parce que c'est la fin d'un film que j'ai aimé faire. Peut-être parce que Fred et son équipe ont fait un superbe boulot. Il m'a semblé que lui aussi avait les yeux moites. On est de grands bébés. On vit dans l'inquiétude, dans l'émotion. On a travaillé ensemble pendant un an. On va se quitter. On aime notre métier à en pleurer.

JJA
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L'AUTEUR / COPYRIGHT


Jean-Jacques Annaud (blog officiel)

Ce texte appartient à M. J-J.Annaud et sa société © Repérage, tous droits réservés. Nos remerciements à Jean-Jacques Annaud et Sandra Castano.







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Ci-dessus:
Image tirée du générique de fin du film Sa Majesté Minor (JJA, 2007)
© Repérage, tous droits réservés




 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Etape 1 :
Extrait de la liste des techniciens, qui servira pour le générique de fin du film Sa Majesté Minor
©
Repérage, tous droits réservés

 

 





 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Etape 2 :
Création graphique du générique
du film Sa Majesté Minor
© Repérage, tous droits réservés

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Etape 3 :
Finalisation du graphisme
avant animation
©
Repérage, tous droits réservés