Questions à Laurent Brett (inédit)
/ L'artiste-graphiste derrière The Artist (2011)


Par Alexandre Tylski, Nov. 2011

Nouus avions interviewé une première fois Laurent Brett
en janvier 2006, alors qu’il venait de travailler pour la première fois avec Michel Hazanavicius sur 0SS 117 Le Caire nid d’espions. Depuis, le graphiste français a enchaîné les collaborations fructueuses avec des cinéastes tels que Florent Siri, Rémi Besançon, Olivier Dahan, Claude Lelouch ou François Ozon. Nous le retrouvons en 2011 sur un des films-événements de l’année, The Artist, réalisé par Michel Hazanavicius et produit par Thomas Langmann.

Alexandre Tylski : Quand êtes-vous arrivé sur la fabrication de ce film étonnant, The Artist ?


Laurent Brett : « Pour moi l’aventure The Artist a commencé en septembre 2010. David Danesi (le Boss de Digital district) m’avait appelé en me disant « Laurent réserve du temps à Michel à partir de Janvier, pour son prochain film, il veut que tu sois de l’aventure, pour faire quoi, c’est pas encore clair mais en tout cas il veut que tu sois de la partie ! ». Janvier est arrivé et j’ai retrouvé Michel [Hazanavicius] qui était déjà en montage depuis quelques semaines. Il y avait beaucoup de choses à faire qu’il voulait me confier en parallèle des trucages fait par Digital District. Et oui, il y a somme toute pas mal d’effets numériques dans ce film ! Comme sur les OSS 117, même si nous avons toujours respecté l’esprit et les contraintes de l’époque, c’est quand même avec des ordinateurs que l’on réalise les trucages aujourd’hui ! C’était presque un film de « potes » à ce moment là. Budget et équipe réduite. On avait tous envie de faire le maximum pour ce projet fou. J’avais juste vu le story-board et le scénario de Michel. J’étais impatient de découvrir les premières images. Et même en travaux le film était déjà là ! Les comédiens, l’image de Guillaume Shiffman, les décors, et bien sûr la réalisation, tout laissait présager un film événement, mais on était loin d'imaginer un prix à Cannes et cet engouement de la part du grand public à ce moment là. D’ailleurs quand je disais autour de moi que je bossais sur un film muet en noir & blanc on me disait « c’est pas chiant ? » ! Les gens étaient toujours sceptiques avant le film mais dithyrambiques une fois les projections terminées. Après Cannes, le film est devenu une évidence pour tout le monde, mais sur le papier il fallait une sacrée dose de culot pour partir dans cette aventure, et pour cela Thomas Langmann aura été visionnaire !



AT :
Comment s'est organisé/articulé votre travail ?

LB : Lors de cette première réunion, Michel me montrait des passages du film avec Anne Sophie, sa monteuse, et me disait « Il faudra faire le générique, les intertitres, les « THE END », les journaux, les magazines, monter une séquence en surimpression, vieillir des séquences… », j'avais la tête qui tournait, car je devais travailler seulement 6 semaines au départ ! Je suis rentré chez moi avec des images sur un disque dur et j’ai commencé à travailler tout en même temps ! » Je voulais tout faire car je savais que cela valait le coup. Combien d’opportunités a-t-on de faire des projets comme ça dans le cinéma français ? Malheureusement, je n’ai que 2 bras, donc il a fallu se répartir les tâches avec l’équipe de Digital District pour créer les affiches de films par exemple (en plus je ne suis pas très bon peintre), les génériques de fin dans la séquence où Peppy obtient des rôles de plus en plus importants, en plus des multiples effets qu’ils avaient à traiter dans le film. Au final j'ai dû travailler 3 mois en cumulé !

AT : Quels sont les éléments sur lesquels vous avez travaillé ?

LB : J’ai donc fait:
- Le générique : Simple mais qui est à sa place avec le recul. On s’attendait sârement à un générique super stylisé de ma part, mais non ! Pour la petite histoire, avec Michel, nous avons travaillé sur une version avec un parti-pris visuel beaucoup plus prononcé à base de faisceaux de lumières pendant pas mal de temps et nous avons opté pour celui que vous verrez dans le film au dernier moment. Michel a préféré rentrer dans le film discrètement et simplement. Il a eu raison avec le recul, même si, sur le coup, j’ai eu du mal à abandonner l’ancien générique ! Je pense que les premières images du film ne devaient pas être dans la démonstration comme pour les intertitres où on s’attendait peut-être à voir des cadres avec des fioritures. C’est pas facile de faire simple ! De plus il était impossible de respecter les codes graphiques de cette époque (taille des noms, mélanges des métiers sur un seul carton…) à cause des contrats des comédiens américains qui imposent les tailles, et ordre sans dérogation possible.
-Les intertitres : comme dans le temps : avec un fond texture, des typos avec chaque lettre légèrement de travers…
- J’ai monté la séquence dans laquelle Georges réalise et produit son film avec les surimpressions (un split-screen de 1930 en quelque sorte !) et fabriqué la séquence qui suit avec les coupures de presse avec le parallèle entre les bonnes critiques de Peppy et l’annonce de la sortie du film de George.
- Enfin la séquence de l’ascension de Peppy avec les affiches et couvertures de magazines. Toutes on étés peintes sur ordinateur, puis imprimées à tailles réelles, un peu vieillies ? puis prises en photo et ensuite animées dans After effects.




AT : Que retenez-nous de cette nouvelle expérience ?


LB : J’ai pris un grand plaisir à créer et finaliser ces séquences de A jusqu’à Z. Faire des films d'époque est un exercice de style particulièrement intéressant pour un graphiste comme moi. Il faut passer du temps à se documenter, s’inspirer, mais ne pas copier, c’est passionnant ! C’était surtout l'occasion de redécouvrir des Borzage ou Murnau ou Lang en Bluray restaurés, et se rendre compte que c’est juste BEAU !
Quelque fois on a transgressé ce que l’on pouvait réaliser à l’époque où se situe le film en terme de complexité de trucage, mais nous avons en général, avec Michel, essayé de concilier le fond, la forme et le crédible au mieux pour la narration et l’esthétisme. Et pour la première fois, je suis crédité au générique début !
Depuis notre rencontre, sur OSS 117 Le Caire, Michel me confie de plus en plus de choses dans ses films et c’est vraiment très épanouissant de remonter le temps comme ça ! La cerise sur le gâteau c’est que le public est au rendez vous ! C’est fabuleux que les gens emmènent leurs enfants voir ce film au cinéma à une époque où tout est en 3D relief et que l’on a pas vu un film en noir et blanc à 2hH30 à la télé (à part sur Arte, évidemment) depuis longtemps ! Depuis Le Grand détournement, Michel rend hommage au cinéma avec humour. Cette fois-ci, il a ajouté l’amour et retiré la couleur ! J’espère que nous partagerons encore longtemps ces « écarts » cinématographiques tous ensemble, et toujours avec le public.

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L'AUTEUR


Alexandre TYLSKI enseigne le générique de film à l'ESAV (Ecole Supérieure d'Audio Visuel), il est directeur de la rédaction de la revue Cadrage, animateur de l'émission Le Cercle des Cinéphiles, et collaborateur à la revue Positif. Sociétaire des Gens de Lettres de France, il a publié trois ouvrages consacrés au générique de film.

COPYRIGHT

Propos recueillis par Alexandre Tylski en Novembre 2011
© Cadrage ISSN 1776-2928. Tous droits réservés. Pour toute utilisation: admincadrage@orange.fr







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Ci-dessus & ci-après:
Images tirées de The Artist
(Michel Hazanavicius)
Copyright © La petite reine 2011