Entretien avec Kook Ewo (inédit)
/ Jeune créateur européen de génériques


par Alexandre Tylski, 2006-2009

Né en France en 1979, Kook Ewo fait partie de la nouvelle génération française des créateurs de génériques. Il monte actuellement avec plusieurs collègues une nouvelle agence en France, « the french title», notamment spécialisée dans les génériques.

Alexandre Tylski : Comment avez-vous été amené à travailler sur le générique de SILENT HILL ?

Kook Ewo : « J'ai rencontré Christophe Gans en travaillant sur l'habillage des menus dvd de la collection « HK Vidéo ». Pendant la préparation du film, tournage de Silent Hill, je l'ai appelé pour lui faire part de mon envie de créer « Scripted-Reality », structure dont le fer de lance serait les génériques de films. Sa réaction a été positive et il m'a envoyé quelques jours plus tard la première version du script. J'ai alors commencé sérieusement à m'intéresser au monde de Silent Hill, à ses créateurs, ses influences… J'ai ensuite émis une dizaine de courtes propositions écrites pour un générique d'ouverture.
Quelques mois plus tard, j'ai reçu un coup de fil de Christophe qui me proposait de venir rejoindre l'équipe à Toronto. Ils avaient alors besoin d'un VFX editor (poste qui consiste à fabriquer les maquettes des plans d'effets spéciaux). L'idée m'a emballé ! Après quelques semaines sur place, on m'a confié la séquence de flashback (séquence de 7 minutes), puis le premier teaser du film et enfin le générique de fin (une nouvelle version du script ne permettait pas la mise en place d'un générique au début du film ). 6 mois de travail en tout ! »

AT : Quelles ont été les diverses recommandations du réalisateur ?


KE : « Christophe voulait un générique qui rende à la fois hommage aux acteurs et aux créatures du film (qui ont réellement été tournées shootées en costume sur le plateau). Il voulait qu'il soit énergique (sur la piste pop/rock « you're not there » composée par le créateur du jeu, Akira Yamaoka) et scrupuleusement respectueux de l'univers de Silent Hill. Les clins d'œil aux fans du jeu étaient aussi les bienvenus. »

AT : Comment s'est déroulé le travail ? (préparation, croquis, musique, fiche technique, contacts éventuels, organisation équipe, planning, logiciels utilisés, etc.)


KE : « Nous étions à 5 semaines de la livraison du film quand j'ai commencé à me consacrer au générique. Le concept que je proposais était simple : une caméra subjective se déplace dans des pièces « Silent-hillaisques » dans lesquelles on croise les créatures du film et les photos des acteurs, déchirées, épinglées… Tout ça dans un style clip vidéo pop/rock !
Pour vendre l'idée, j'ai maquetté les 30 premières secondes du générique sous After Effects en partant du principe que ma principale contrainte (impossibilité de modéliser des objets 3D trop complexes sous After Effects) allait aussi me pousser à trouver des solutions semblables à celles utilisées par les designers du jeu… et donc à me rapprocher du jeu lui même.
Car dans le jeu, hormis pour les superbes personnages, l'accent est clairement mis sur les matte-paintings plutôt que sur les modélisations 3D.
Sur le plan visuel, je me suis inspiré du jeu « Silent Hill 2 » et de photos d'hôpitaux abandonnées, pêchées sur le net.
Le générique a donc entièrement été réalisé sous After Effects, les objets 3D étant fabriqués à base d'aplats 2D imbriqués les uns dans les autres. Un vrai casse-tête ! Au final, j'ai demandé à être épaulé pour les rotoscopies de certaines créatures qui n'étaient pas sur fond vert et j'ai fait participer mes amis de « Scripted-Reality » des amis (Batmanu et Benjamin Cuenod) sur certains matte-paintings. »

AT : Quelles ont été les difficultés majeures pour la réalisation de ce générique ? Comment les avez-vous finalement résolues ? Quel a été votre plus grand plaisir sur cette création ?


KE : « La première difficulté a été de « scénariser » une séquence sans véritable « acteur principal » (en raison de l'impossibilité de modéliser un personnage sous After Effects). Pour créer l'illusion de cette présence, j'ai dû ruser un peu. Ainsi, dans la première partie, le point de vue que l'on adopte est celui d'une caméra subjective (supposée portée par le personnage). Et dans la seconde, j'ai animé une lumière volumétrique (censée encore être portée par le personnage) qui se déplaçait de façon à n'éclairer aucune zone répondant à la question « qui tient la lampe ? » ! Là aussi un sérieux casse-tête !
La seconde grosse difficulté était de modéliser des trajectoires de caméra permettant de se retrouver dans les mêmes axes que les plans de créatures que l'on me confiait (plans qui n'étaient, à l'origine, pas prévus pour le générique). Par exemple, dans un des plans, on devait voir des cafards sur une armoire (mapping 2D sur un « objet 3D fait d'imbrications 2D ») puis retrouver une créature (Red Pyramid) shootée en extrême contre-plongée… tout ça en voyant une lumière volumétrique se déplacer, supposée portée par un personnage que l'on ne voit pas ! J'ai passé quelques nuits blanches à retourner les possibilités dans tous les sens !
Mon plus grand plaisir a été de voir les premiers essais en pellicule ! »

AT : Que vous ont apporté, et ne vous ont pas apporté, vos études pour votre travail de graphiste et d'animateur ? Quelles sont vos influences (générique, musique, peinture, etc.)

KE : « Je suis autodidacte, et mes influences sont principalement musicales. J'écoute de tout, à fortes doses. Du point de vue graphique, je me nourris principalement de motion design en regardant les travaux de Digital Kitchen, Psyops, yu +co, Post Panic etc.. J'aime évidemment le travail de Kyle Cooper et sa bande (Fong, Yount…) chez Prologue et resterai toujours bluffé par les travaux de Saul bass, Binder etc. La photo tient aussi une place très importante dans ce qu'elle suggère parfois de concepts… »

AT : Selon vous, un générique d'ouverture doit-il uniquement présenter le film ? ou a-t-il bien d'autres fonctions encore ? Et si oui, quelles seraient-elles ?

KE : « Au-delà d'une simple présentation, je crois que la fonction première d'un générique est de plonger le spectateur dans un état. Je m'explique. Pour moi, la question principale qu'il faudrait poser à un réalisateur serait : comment voulez-vous que votre spectateur se sente quand il verra les premières images de votre film ? Déboussolé voire nauséeux (Arlington Road), émerveillé (Donnie Brasco, Panic Room), « prêt à en prendre plein la tête » (Fight Club, Spiderman), angoissé (Se7en, Stigmata), touché (K-Pax), fasciné (Gatacca), amusé (Monstres & Compagnie), interrogatif (Silver City)… ? Viendraient ensuite les questions du type : que voulez-vous faire passer comme idée générale à ce stade du film ? Voulez-vous dévoiler certains indices? Émettre de premières interrogations ? etc. »

AT : Pensez-vous qu'un générique de film puisse être une œuvre d'art ? Si non, pourquoi ? Si oui, avez-vous des exemples ?

KE : « Oui bien sûr, je ne pense choquer personne en disant que Donnie Brasco est un chef d'œuvre !
Ce qui pour moi distingue un générique banal d'une œuvre d'art est son aptitude à créer une identité forte, tout ça en respectant le film qu'il ouvre… Tout l'enjeu est là. Ne pas trahir l'intention tout en apportant une nouvelle note à la mélodie. »

AT : Pensez-vous que le générique de film est assez étudié et connu du grand public comme des spécialistes ? En quoi serait-il utile de mieux connaître les pouvoirs du générique ?

KE : « Pour l'instant, peu de personnes, à part les graphistes et certains cinéphiles, s'intéressent réellement aux génériques de films. Mais je suis en revanche certain que les gens y sont de plus en plus sensibles (ceci étant dû, je pense, à la prolifération d'idées nouvelles de ces dernières années avec des génériques comme Six Feet Under, Les Enfants Beaudelaire, Kingdom Hospital, Delicatessen, Catch me if you can etc.). Connaître les pouvoirs du générique me paraît essentiel pour un réalisateur car c'est une clef puissante à utiliser pour la narration et un moyen de préparer le spectateur à entrer dans le film. »
AT : Quels sont les différents problèmes que vous rencontrez en tant que graphiste lorsque vous travaillez dans l'audiovisuel ? Que faudrait-il mettre en œuvre pour résoudre ces problèmes ?
KE : « Le problème reste toujours le temps. Que ce soit en télé ou ailleurs, la tendance est toujours au « plus vite, moins cher »… Ce qui est souvent, quoi qu'on en dise, réellement dommageable à la création. Il me paraît évident que le temps est nécessaire à l'émergence d'idées nouvelles et à une certaine prise de distance. Il est d'ailleurs facile de constater que les boîtes les plus créatives sont souvent les plus chères car elles incluent dans leurs budgets le facteur recherche/temps… Ou alors ce sont de jeunes structures qui ne sont pas encore dans des préoccupations de rendements ! »

AT : Comment et pourquoi avez-vous co-fondé une agence de graphisme en Allemagne « Scripted Reality » ? Quels sont vos projets actuels ?

KE : Après avoir passé ces 3 dernières années aux cotés de Christophe Gans pour superviser les previsualisation 3D de ses films. Je recommence à me mettre au travail coté générique et viens d’en finir trois : Splice (de Vincenzo Natali avec Adrien Brody, Sarah Polley et Delphine Chanéac), gros morceau en full 3D que j’ai réalisé chez mes amis de « chez eddy » (boite française très très prometteuse en VFX…). Solomon Kane (de Michael J. Bassett avec James Purefoy et Rachel Hurd-wood) et La Horde (de Yannick Dahan et Benjamin Rocher avec Jean-Pierre Martins, Eriq Ebouaney…). Parallèlement je monte actuellement avec des amis « the french title », une agence spécialisée principalement dans les génériques pour le cinéma « J'ai rencontré Benjamin Cuenod (auteur de génériques comme Spy Games, The Others, Stigmata…) il y a 5 ans et nous avons dernièrement décidé, avec un troisième associé allemand, Konrad Wielandt, de créer cette structure entre l'Allemagne et la France – je m'occupe de l'antenne française. Nous avons fondé cette agence pour nous consacrer à nos projets avec le plus de liberté et de possibilités d'expérimentations dont le but est aussi de réunir, à terme, le plus possible de talents... ! Nous avons cette année plusieurs projets de génériques en France, Angleterre et Etats-Unis. »

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L'AUTEUR


Alexandre TYLSKI enseigne le générique de film à l'ESAV (Ecole Supérieure d'Audio Visuel), il est directeur de la rédaction de la revue Cadrage, chercheur au LARA (Laboratoire de Recherches en Audiovisuel de l'Université Toulouse II) et membre du SFCC Syndicat Français de la Critique de Cinéma.

COPYRIGHT

Propos recueillis par Alexandre Tylski en août 2006
& 2009 © Cadrage/Arkhome ISSN 1776-2928. Tous droits réservés. Pour toute utilisation: admincadrage@orange.fr







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Ci-dessus:
Image tirée du générique du film Silent Hill de C.Gans (2006) signé Kook Ewo.
Merci à Samuel Hadida (Metropolitan Film Export)