Entretien avec Pablo Ferro (inédit)
/ Pionnier américain du générique de films

par Alexandre Tylski

Pablo Ferro est le doyen des créateurs de génériques de films contemporains. A son actif, d'hier à ce jour, des génériques inventifs pour des films signés S.Kubrick ( Docteur Folamour & Orange Mécanique ), G.V.Sant (Prête à tout, Will Hunting & Psycho ) en passant par N.Jewison ( L'Affaire Thomas Crown ), P.Yates ( Bulitt ), T.Burton ( Beetlejuice ), S.Raimi (Darkman), B.Sonnenfeld (La Famille Adams 1 & 2, Men in Black 1 & 2 ) et J.Demme ( Philadelphia ). Une œuvre artistique à part entière, comme celle de Saul Bass et Maurice Binder, qu'il faudrait un jour prendre le temps d'exhumer et d'étudier. Pour l'heure, Pablo Ferro a conversé avec nous quelques minutes sans cache ni retenue.

Au commencement…

Pablo Ferro, âgé de 71 ans, vit et travaille à Los Angeles épaulé par son fils, Allen, évoluant lui aussi dans le domaine du cinéma. Bien qu'il soit un des créateurs de génériques les plus importants aux Etats-Unis, Pablo Ferro est avant tout chose né à Cuba, en 1935, pays pour lequel il garde encore aujourd'hui des liens et une philosophie latine et libre. « Je viens d'une famille cubaine de fermiers et de pêcheurs, cela a eu un grand impact sur moi. Je suis ensuite parti avec ma famille m'installer aux Etats-Unis. Je dessinais déjà beaucoup à l'époque pour moi-même… » Cette fibre artistique, le jeune Pablo Ferro la cultive en effet à la « High School of Industrial Art qui m'a permise de maîtriser encore ce goût pour le dessin et de me familiariser avec des grands noms de l'art. J'ai tout de suite aimé René Magritte parce que son art est frappant. Parce qu'il y a de l'idée dans sa peinture. Je m'en suis d'ailleurs beaucoup inspiré pour le générique de Bulitt (1968) . C'est Steve Mc Queen qui m'a demandé de travailler sur ce film. Je vivais à New York à l'époque mais il m'a offert de séjourner dans un très bel appartement à San Francisco pour réaliser ce générique . » Dès 1953, Pablo Ferro commence à concevoir des petits films d'animation en 16mm avec ses amis. Il enchaîne ensuite des petits jobs chez « Atlas comics » (avec Stan Lee, le futur éditeur de Marvel Comics) puis chez divers studios d'animation (sous l'aile notamment de William Tytla, auteur du chapitre sur le diable dans Fantasia ). Il se marie avec Susan Fridolfs en 1957 avec qui il a un fils, Allen (monteur et scénariste) et une fille en 1965, Joy Michelle Moore (publicitaire).

Les débuts de Pablo Ferro au cinéma

C'est à cette période, dans les années 1950-1960, que Pablo Ferro invente de nouveaux procédés graphiques pour la publicité (affiches et spots publicitaires) utilisant volontiers pour des bandes annonces et des spots publicitaires, également, un mélange osé et protéiforme d'images réelles, animées en « stop motion », et de typographies claires et efficaces (« woodtypes », « Victorian gothics », etc.). Il co-fonde ainsi en 1961 une société de production (« Ferro Mogubgub Schwartz »). La même année, il signe une séquence d'ouverture, avec jeux typographiques, pour introduire l'ouverture et les différents actes de la pièce mise en scène par Jerome Robbins «  Oh Dad Poor Dad, Mama's Hung You In the Closet And I'm Feeling So... Sad ». Mais c'est le sens ironique et inventif de la communication audiovisuelle de Pablo Ferro qui enchante un certain Stanley Kubrick. «  Kubrick a vu mes publicités et il m'a appelé . » Pablo Ferro est de suite engagé par le maître pour signer la bande annonce d'un film très polémique et politique autour de l'arme nucléaire, l'incontournable Docteur Folamour (1964). Impressionné par ce travail, Kubrick propose à Pablo Ferro (qui s'installe alors à Londres pour l'occasion) de concevoir également le générique du film. «  Ca a été le générique le plus difficile à réaliser  » admet Pablo Ferro qui réussite à convaincre Kubrick d'utiliser de vraies images de bombardiers pour le générique d'ouverture. Mais «  J'aime beaucoup travailler avec Stanley Kubrick et Gus Van Sant, aussi, ils sont tous les deux calmes. Mais un des deux acceptent les compromis avec les Studios alors que l'autre non.  » Le générique de Docteur Folamour est sans concession, et ironise sur l'aspect sexuel de bombardiers en vol, en pleine guerre froide où la menace nucléaire pèse de façon quotidienne. Mais Pablo Ferro emploie également, pour le titrage, une typographie conçue à la main, fine, grasse, comique, indéfinie, artisanale et démesurée couvrant tout l'écran et allant contre les formes légales des noms au générique (mais que Kubrick défendit auprès de la production). A noter l'erreur commise par Pablo Ferro dans ce générique dont chaque titres a été conçu à la main et très vite, on peut lire « base on » au lieu de « base d on ». En tout cas, cette typographie très spécifique, il l'utilisera dans d'autres génériques d'ouverture, dans les années 1980 et 1990, pour des films fantastiques Hollywoodiens.

Les génériques « à la Pablo Ferro »

Suite à ce générique sexuel et politique mémorable, Pablo Ferro créé à New York la société « Pablo Ferro Films » en 1964 et est propulsé dans l'industrie cinématographique hollywoodienne. « Mais on fait appel à moi, depuis Docteur Folamour , pour réaliser des séquences, des publicités ou des génériques chargées de sexualité. On a fait appel à moi par exemple pour les scènes porno dans Macadam Cowboy par exemple. Ma femme n'a d'ailleurs pas tout de suite compris ce que je fabriquais à ce moment-là. (rires)  Mais je ne sais pas pourquoi mes génériques sont comme cela, cela doit être inconscient... » On citera notamment aussi son générique politique pour Russians are coming… (1966) de Norman Jewison (générique conçu avec un affrontement de drapeaux russes et américains) ou encore le générique langoureux pour L'Affaire Thomas Crown (1968) de Norman Jewison. Ce générique éclaté, écartelé, en carré et en rectangles d'images, marque son temps et influence beaucoup de films en « split-screen ». Pablo Ferro nous explique d'ailleurs l'origine de ces génériques composés : «  Je voyais dans les magazines des pages remplies de plusieurs photos, et je trouvais cela intéressant de proposer plusieurs images dans le même cadre pour les films.  » Ce procédé, Pablo Ferro l'utilisait déjà dans ses publicités et l'appliqua à juste titre à ses génériques de films et à l'ensemble du film L'Affaire Thomas Crown, qu'il parvient à réduire de vingt minutes grâce à ses split-screen. Cette approche reste indéniablement une des marques de fabrique du travail de Pablo Ferro qui fragmente à loisir, et aux ciseaux parfois, visages, corps et images, à l'instar de son générique d'ouverture éclatant pour To Die For (Prête à tout) de Gus Van Sant. En ce sens, il ne semble pas excessif de parler avec Pablo Ferro d'un style et d'une œuvre graphique à part entière. D'ailleurs, si certains continuent de ne pas considérer le domaine du générique cinématographique comme une forme artistique possible, Pablo Ferro a son point de vue sur la question et délimite le champ avec sagesse. «  Oui, je pense qu'on peut parler de forme d'art et d'œuvres d'art concernant les génériques. En particulier lorsqu'on travaille les génériques en étroite collaboration avec les réalisateurs.   Mais il convient de ne pas essayer de faire mieux que le film, cela le dé-servirait… » 

Pablo Ferro aujourd'hui…

Ces dernières années, parti vivre à Los Angeles dès les années 1980, Pablo Ferro a poursuivi parallèlement à la réalisation de films ( The Inflatable Doll , en 1987 et Me Myself and I , en 1992 ) et de génériques (télévisuels et filmiques), la conception de bandes annonce (notamment les bandes annonce américaines de Prince of Darkness et 37° 2 ) en travaillant l'aspect artisanal et composite de la matière audiovisuelle. Aujourd'hui, la quasi totalité des génériques de films est conçue par l'intermédiaire de logiciels sophistiqués, et il était légitime de demander la position de Pablo Ferro sur ce point, lui si sensible aux possibles techniques. Pour notre créateur, un constat s'impose : «  Trop de génériques actuels sont réalisés uniquement par ordinateur, je trouve leur recours trop facile, ce n'est qu'un outil, pas une fin en soi. J'aime travailler la matière, la découpe, et l'aspect organique des films . » Reconnu comme un des derniers « guides » du générique cinématographique, Pablo Ferro reçoit en 1998 le Special Achievement Award (Directors Guild of America) des mains de Michael Cimino (avec lequel il a travaillé sur le trop sous-estimé Sunchaser ). «  On m'a plusieurs fois surnommé « Docteur », admet Pablo Ferro, car pour beaucoup, je suis celui qui aide les réalisateurs à accoucher de leur bébé, leurs films. » En 1999 et 2002, Pablo Ferro est honoré successivement par le « Daimler Chrysler Design Award for Film Design » et le « Art Directors Hall of Fame Award. » Pablo Ferro est plus que jamais entré comme monument artistique aux Etats-Unis, institutionnalisé, lui qui, de ses débuts à aujourd'hui, n'a jamais eu peur des Studios ni peur de mettre à jour figures politiques et sexuelles dans l'industrie cinématographique des Etats-Unis. Ainsi, à l'inévitable question finale, « auriez-vous un conseil à donner aux jeunes créateurs ? », Pablo Ferro répond aussitôt : «  Oui j'aurais un conseil à donner à la nouvelle génération : n'ayez pas peur d'être viré par les Studios ! Ne faites pas de compromis !   Oui, rester soi-même et ne pas faire de compromis. »
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L'AUTEUR


Alexandre TYLSKI enseigne le générique de film à l'ESAV (Ecole Supérieure d'Audio Visuel), il est directeur de la rédaction de la revue Cadrage, chercheur au LARA (Laboratoire de Recherches en Audiovisuel de l'Université Toulouse II) et membre du SFCC Syndicat Français de la Critique de Cinéma.

COPYRIGHT

Propos recueillis et traduits de l'anglais par Alexandre Tylski en octobre 2005
© Cadrage/Arkhome ISSN 1776-2928. Tous droits réservés. Pour toute utilisation: administration@cadrage.net







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Ci-dessus:
Image tirée du générique de
To Die For de Gus Van Sant,
Universal, 1995