Entretien avec Laurent Brett (inédit)
/ Jeune créateur français de génériques


par Alexandre Tylski, Janvier 2006

Laurent Brett a débuté comme réalisateur et monteur free-lance sur des clips et des spots publicitaires. Il réalise actuellement des effets spéciaux et des génériques pour la télévision française et algérienne ainsi que pour le cinéma pour lequel il a signé les génériques de grands films populaires, dont récemment 0SS 117.

Alexandre Tylski : Que vous ont apporté, et ne vous ont pas apporté, vos études pour votre travail de graphiste et d'animateur ?


Laurent Brett : Mon école était une école de communication générale sans partie créative, mais elle m'a donné un aperçu concret de ce que je ne voulais pas faire : Directeur de la communication ou attaché de Presse ! J'ai toujours été passionné par les clips de JB Mondino et les pochettes de 33T. Je n'avais aucune idée du cursus à suivre pour arriver à mes f ins. Aujourd'hui avec l'informatique et le DVD tout le monde sait comment on fait un film ou des trucages, on peut faire des choses professionnelles dans sa chambre si on a du talent et un ordinateur..... Mes études m'ont apporté de rencontrer des gens lors de mes stages et de voir des métiers inconnus pour le grand public il y a une quinzaine d'années (je veux parler du montage, des tournages de communication au sens large). Cela fait peu de temps que je pense avoir trouvé ma voie dans le générique car c'est la rencontre entre graphisme et cinéma : mes deux passions.

AT : Quels sont les créateurs (de génériques) qui ont une in f luence concrète sur vos créations ? Quelles sont vos influences culturelles plus généralement ?


LB : Bien sûr Saul Bass et Maurice Binder pour les classiques ! Dans les contemporains : Kyle Cooper pour Imaginary Forces et YU+CO. À part ça, mes influences sont dans le graphisme en général et la Typographie (print ou vidéo). J'ai un grand respect pour le graphisme Suisse en général et les génériques de séries US (Six f eet under, Nip/Tuck, Carnivale). En dehors de cela tout peut être matière à inspiration : peinture, musique J'écoute beaucoup de musiques de films.

AT : Quels étaient les difficultés et plaisirs sur la réalisation de deux génériques réalisés pour Florent Siri ? Y'a-t-il des différences notables entre réaliser un générique pour un film français (Nid de guêpes) et un film réalisé pour Hollywood (Hostage) ?


LB : Je connais Florent depuis mes débuts dans l'image nous sommes donc très proches. Cela nous permet de travailler ensemble dès le début des projets de films pour lui. « Nid de guêpes », j'en ai avant tout fait la direction artistique des trucages. Le générique a été la cerise sur le gâteau ! Pour « Hostage », là c'était autre chose ! Comme le film se faisait à Los Angeles, je n'ai pas pu m'occuper des trucages. Mais j'ai voulu f aire un vrai gros générique (en France). Le « brief  » de Florent était « Film noir et tension due à stand by ».
J'ai donc proposé une maquette façon Frank Miller (Sin City en BD) avec des typos faisant partie du décor, des mouvements de camera aériens sur des scènes arrêtées avec un élément rouge dans chaque plan. Florent et les producteurs ont été emballés tout de suite. Le générique existait dans son ébauche avant que le film soit commencé.
Il a beaucoup évolué pendant sa fabrication. Il est devenu plus réaliste mais avec un fort parti pris graphique. Le ciel rouge est venu rajouter au graphisme et au mystique du générique. Florent a décidé de conclure le film par une image proche du générique avec un ciel rouge pour entretenir ces sensations jusqu'à la dernière seconde du film.
On sent que le générique annonce un événement dramatique dans la maison, que l'on est spectateur d'une situation qui va mal se terminer. Le générique ren f orce le premier plan tourné au cable-cam. Quand le plan se termine, on réalise que ce que l'on a vu pendant le générique est une vision stylisée de la réalité, que l'on était spectateur d'un « temps mort ». Je voulais créer des plans impensables avec une caméra. C'est pour cela que la 3D était l'instrument idéal. La différence la plus grosse c'est le budget ! et la volonté de la part de la production de donner les moyens d'aller au bout des choses. Sur le tournage tout à été mis en place pour que je j'obtienne tout ce dont j'avais besoin (Comédiens et figurants à ma disposition, un photographe de plateau et un 1er assistant). Et, malgré le CV impressionnant de tous les gens rencontrés, j'ai toujours senti un grand respect pour nous « les petits français » !

AT : Quelles sont les intentions esthétiques pour votre nouveau générique « OSS 117 » ? Vous appuyez-vous sur les anciens génériques de Jean Fouchet ?


LB : Pour « OSS », les influences sont autour des premiers Bond et de « Man with Golden Arm ». Michel Hazanavicius, le réalisateur, a voulu que je travaille autour de ces références. Je lui ai montré le générique de « Charade » qui me semblait être une bonne base de réflexion pour le film OSS que j'ai vu en pré montage à l'époque. Après, tout a suivi son cours normal en s'éloignant des références de bases comme à l'habitude ! Souvent on se fixe une ligne directive en se trouvant des ré f érences et au final, le résultat en est très loin ! Je dois avouer que je n'ai pas vu les génériques de Jean Fouchet. J'ai proposé des choses mêlant modernisme et classicisme, mais nous sommes retournés dans la direction du classicisme. Michel voulait que le générique soit à l'image de son f ilm, c'est à dire f ait aujourd'hui avec les contraintes de l'époque. J'ai donc regardé le film plein de fois pour trouver les thèmes et symboles à transcrire en graphisme. J'ai cherché à minimiser les formes géométriques pour représenter les comédiens ou les métiers (lignes, cercles, triangles et quelques couleurs primaires). J'ai passé du temps sur le traitement global : essayer de vieillir et texturer sans tomber dans le film qui crépite ! Bref , Je pense que le générique est simple, efficace et drôle.

AT : Y'a-t-il des règles légales ou administratives à respecter lorsque vous placez les noms et fonctions à l'écran (ordre d'apparition, durée, etc.) ?


LB : Un générique est aujourd'hui très contractuel. Ce sont les contrats des comédiens et techniciens qui donnent leur place  dans le générique. La taille des typos est aussi contractuelle dans les proportions des uns par rapport aux autres.
Aux States c'est un festival ! Je l'ai découvert avec « Hostage ». On parlait avec un avocat ! Mon concept était difficile à valider car les typos changeaient de tailles, apparaissaient ou disparaissent et étaient en perspective... Chaque corporation a son syndicat avec ses règles (exemple, le chef opérateur est le dernier de la liste technique dans un générique américain). Pour la durée, c'est comme on veut mais les longueurs peuvent faire sortir le spectateur du film au lieu de le faire rentrer ! Le générique d' «Hostage » est long, mais c'est pour moi, le début du film. Chaque plan à son importance dans l'installation de la première scène.

AT : Selon vous, un générique d'ouverture doit-il uniquement présenter le film ? ou a-t-il d'autres fonctions ? Si oui, quelles seraient-elles ?


LB : Selon la volonté du réalisateur du film le générique a des fonctions différentes. Il peut planter une ambiance, lancer du film, donner un rythme... les génériques de « La Panthère Rose » ne donnent pas la même sensation que celui « Psychose » ou de « L'affaire Thomas Crown », mais les films sont différents ! Les génériques de Saul Bass tirent l'essence du film pour le transcrire en graphisme minimal et donner ainsi un sentiment au spectateur (« The Man with Golden Arm », « Psychose », « Vertigo »). Grâce à cette interprétation, le spectateur rentre déjà dans un voyage hypnotique sur l'inconscient. Sa grande f orce réside là dedans. Dans son analyse du film au plus précis. C'était un vrai homme de communication. On retrouve ce talent de synthèse dans les nombreux logos qu'il a crée. Maurice Binder fait souvent des résumés des films en animations stylisées (tout les Bond, After the Fox). Il y a ceux qui sont des introductions du film comme ceux créés par Pablo Ferro (« Bullit », « Thomas Crown Affair »). Chacun a son style. Moi qui collectionne les génériques en « quicktime » (j'en ai plus de 100), je commence à avoir une bonne vue d'ensemble des styles des gens. Dans le temps, on avait 2 types de métiers : les « Title Designers » et les animateurs (souvent oubliés). Aujourd'hui avec l'avènement du numérique les créateurs de génériques sont souvent graphistes et animateurs (comme moi).

AT : Pensez-vous qu'un générique de film puisse être une oeuvre d'art ? Si non, pourquoi ? Si oui, avez-vous des exemples ?


LB : Les génériques réussis sont des oeuvres du 7ème art! Mais ils ne sont que l'introduction de l'oeuvre qu'est le film. Un bon générique annonce normalement un bon film ! La réussite du générique tient pour une grande partie dans son intégration au film et ce qu'il lui apporte. Il doit être, à mon sens, cohérent avec le film.
La musique est capitale dans un bon générique Que serait « Psychose » sans Bernard Herrmann ? Oeuvres d'art ou pas, mes classiques sont « The man with golden arm », « Psycho », « Charade », « Dr No », « Seven », « Hulk », « Catch me i f you can », « The last Shot », « Gattaca », « The incredible » (générique de fin), récemment, « Lord of War » et beaucoup d'autres !

AT : Quelles différences y'a-t-il pour vous entre réaliser une publicité, un clip musical et un générique de film ?


LB : La différence est simple. Un générique est une partie de l'oeuvre de quelqu'un d'autre. On est une pièce du film comme un décorateur ou un monteur. Pour un clip, on fait un produit dont le concept est inspiré d'une musique qu'il doit servir au mieux. Une pub c'est une adaptation d'un concept d'agence publicitaire auquel on apporte sa vision des choses.

AT : Avec quels logiciels travaillez-vous vos génériques ? Quels budgets moyens et quels délais vous sont-ils alloués pour la création d'un générique ?


LB : Je travaille avec Photoshop/illustrator pour la créa et A f ter E f f ects pour l'animation et les effets et 3dsmax pour la 3D (que je f ais f aire par des spécialistes !). On travaille avec des Mac ou des PC qui sont des stations de travail « grand public » et abordables. Ce n'était pas le cas il y a 10 ans. Les temps de calculs sont souvent très longs, mais f aire un générique de f ilm chez soi c'était juste de la science fiction il y a encore peu de temps ! Selon les concepts que je crée je cherche à m'entourer des meilleurs dans leurs domaines. Travailler tout seul est un piège ! On ne peut qu'y gagner à bien s'entourer.
J'aimerais citer « Specimen » et « nO brain » qui sont deux sociétés avec qui je travaille et qui sont des viviers de graphistes de talents. Les budgets et les délais sont très variables. Le générique de « Nid de Guêpes » c'est 2 semaines de boulot à 2 personnes, « Hostage » c'est 4 mois à 6 et 1 an complet pour moi entre le premier concept et la livraison finale aux States... « Les Chevaliers du Ciel » c'est 1 mois à 3 mois. « OSS 117 » c'est 2 mois et demi, seul, et 1 semaine avec un autre graphiste. Ce ne sont pas les génériques les plus simples qui prennent le moins de temps. Les budgets, c'est confidentiel !

AT : Quels sont les différents problèmes que vous rencontrez lorsque vous travaillez dans l'audiovisuel actuel ? Que faudrait-il mettre en oeuvre pour résoudre ces problèmes ?

LB : Les problèmes sont les budgets en baisse perpétuelle (ça alors !), et les délais souvent courts. Pour que les génériques reviennent à la mode, il faut que les producteurs et les réalisateurs y pensent dès le début du projet pour éviter ces problèmes de délais et de caisses vides en fin de post-production... Et l'absence de droits d'auteurs sur ces créations.

AT : Un dernier mot ?

LB : Je ne veux pas minimiser le générique en tant que tel, mais je crois vraiment qu'il est indissociable d'un film. C'est le réalisateur du film qui nous guide dans la première réflexion et qui dit « c'est super, on ne change plus rien » ou « on pourrait ralentir ou accélérer... » ou « Je préférerais les couleurs de la version précédente... ». C'est une collaboration entre un réalisateur et un designer. Et ensuite c'est la collaboration entre le designer et ceux qui font exister le générique à 24 images/secondes : les graphistes, animateurs, truquistes. Le réalisateur vous donne le sujet, vous travaillez pour en extraire l'essence et il se réapproprie le résultat naturellement car c'est une pièce de son film. On travaille tous pour le film.
Merci à Florent, Gérard, François, Thomas et Michel qui veulent redonner des génériques aux films Français.
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L'AUTEUR


Alexandre TYLSKI enseigne le générique de film à l'ESAV (Ecole Supérieure d'Audio Visuel), il est directeur de la rédaction de la revue Cadrage, chercheur au LARA (Laboratoire de Recherches en Audiovisuel de l'Université Toulouse II) et membre du SFCC Syndicat Français de la Critique de Cinéma.

COPYRIGHT

Propos recueillis par Alexandre Tylski en Janvier 2006
© Cadrage/Arkhome ISSN 1776-2928. Tous droits réservés. Pour toute utilisation: administration@cadrage.net







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Ci-dessus:
Image tirée du générique signé par
Laurent Brett pour Hostage de F.Siri,
Miramax, 2005