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On peut, par certains dispositifs de rythme, de
rime et d'assonance, bercer notre imagination, la
ramener du même au même en un balancement
régulier ... » (1)
Quand nous allons au cinéma, un rituel s’engage.
Un billet d'entrée vite déchiré.
Tel serait un des pactes d’entrée du
cinéma, une chose conçue pour être
vite brisée. Nature éphémère
du périple, on balise un temps, brièveté
de toute nouveauté, inutilité de toute
matérialité. Seuls l’esprit
et l’imaginaire compteraient désormais
? Notre identité, en tout cas, sera dorénavant
ce billet balafré, nous n’existerons
et ne serons acceptés en ce lieu qu’à
la condition d’être, au préalable,
déchirés.
Corps
déchiqueté, contorsion cruelle, que
l’aventure cicatrisera ou non, ce ticket ouvert,
béant telle une gueule de fauve, autographe,
est un peu la promesse d’une odyssée
méritée, d’un passage vers d’autres
mondes ; un décollage et un recollage.
Nous
partons en voyage mais, à l’inverse
des séjours organisés, nous partons
sans bagage – si ce n’est notre propre
corps, unique malle à souvenirs dans l’aventure
à venir.
«
ô Seigneur ! Ouvrez-moi les portes de la nuit,
afin que je m'en aille et que je disparaisse ! »
(2) C’est une pérégrination
et la croyance que nous puissions enfin effacer
des maux de notre esprit. Dans l’entrebâillement
timide, apparaît un immense champ moelleux
de pousses pourpre où se blottissent les
corps, et par-dessus lesquels les crânes se
dépassent.
Ouvrir
franchement la porte, souffle coupé, et dans
la saisie originelle retrouver les impressions de
Maupassant : « Quand on pénètre
dans la chapelle, on demeure d'abord saisi comme
en face d'une chose surprenante... » (3)
Puis,
se trouver une place ici bas, dans l’obscure
alvéole : au milieu, ou sur le côté,
comme dans le lit de notre chambre. Une place qui
nous ressemble : devant, au feu, ou au fond, proche
des battements de cœur du projecteur. Mais
la meilleure place, pour reprendre Pagnol, n’est-ce
pas celle où le réalisateur place
la caméra ? Salle d’attente, selon
Topor, horizon d’attente.
Certains
s’extasient et rient avant le film, pour eux
nulle religiosité, ils s’échauffent
dans le plus terre à terre détachement,
et profitent à juste raison de leur brève
liberté de parole. Nous ne sommes alors pas
loin des sportifs avant un match ou une course :
« (…) ils s‘échauffent,
prennent enfin place au départ. Eux et le
starter jouent à se narguer. » (4)
Le starting-block que l’on fustige parfois
insolemment du regard, c’est ici l’écran
laiteux. Il nous domine tranquillement ce beau repère.
Le duel commence.
Têtes
courbées, nous sommes bloqués dans
une conque de velours ; douce régression
et renaissance dans la matrice, dans le ventre de
la baleine, « berceau de l’imagination
», « incubation ». (5) Dans l’immobilité
retrouvée après un parcours du combattant,
certains pensent alors au bruit du paquet de bonbon
des enfants derrière, d’autres au cadre
vert « sortie de secours », d’autres
encore rêvent au parfum de leur voisine, et,
un peu au film, accessoirement. Mais, alors que
ceux-là songent au film pour la première
fois depuis fort longtemps, voilà que les
lumières s’évanouissent. Et
la lumière fuit.
Les
lumières de la salle s’éteignent
lentement sur tout, sur les chevelures, les étoffes,
les mains, les lèvres. Un moment presque
érotique. Là, quand les voix s’amenuisent,
puis chuchotent, puis disparaissent, là quand
le corps semble s’éclipser dans le
silence et l’immobilité alors qu’il
bouillonne plus que jamais. Là, quand rien
d’autre n’existe sinon le subjectile
magique, l’écran fenêtre, la
toile qui fait naître. Là, quand le
silence règne enfin. C’est un peu le
premier fondu du film. On nous prie presque de fermer
un instant les yeux ; invitation au rêve,
crépuscule des yeux.
«
Chez les Pueblo, on se raconte les mythes la nuit,
et cela, dit-on, fait avancer les étoiles.
» (6) Dans la chambre noire, où l’on
se devine à peine, à l’image
de l’expérience photographique, le
corps est plongé dans le bain révélateur
; dans ce là d’ombres et de profondeurs
semblables à la couleur de la terre : «
(...) la terre ouvre son sein fertile et prodigue
ses trésors aux heureux peuples qui la cultivent
pour eux-mêmes : elle semble sourire et s'animer
au doux spectacle de la liberté; elle aime
à nourrir des hommes. » (7)
La
noirceur n’est cependant qu’apparence
dans cette salle d’une obscure clarté.
Outre ce monde d’idées qui s’ouvre
à nous, le faisceau-mère, au-dessus,
veille au grain. Luisant, fascinant, céleste
pinceau dévoilant les poussières de
notre vie, cet immense doigt pointé est le
phare de notre nuit.
Là-haut,
des roues décorent la cabine, on y dispose
les bobines, déroule le ruban de rêve,
puis la « gamelle » (8) l’avale.
Les projectionnistes, conducteurs de trains ou de
tracteurs. Le projecteur et ses rails intérieurs
engloutissent sels d'argent, ester nitrique de cellulose
à 10 % d'azote additionné de camphre,
gélatine, collodion, etc.
La
pellicule, cette algue de l’imaginaire (9),
a tout de la feuille d’arbre, c’est
une membrane en appel de lumière pour vivre
et s’épanouir, c’est une peau
(du latin, pellicula « petite peau »),
délicate, féminine. Une longue langue
que l’on introduit dans une carcasse pour
que celle-ci s’exprime.
Car
ce projecteur est parlant, criant de vérité
même lorsqu’on est en sa présence.
Si parlant qu’il fit dire aux premiers spectateurs
la nature sonore et musicale, des premiers films
prétendument « muets ». Les rimes
et les rythmes de cette machine sont en soi esthétiques
et marquent déjà l’aurore de
l’œuvre d’art.
«
Un tracteur dans un garage, écrivait Gilbert
Simondon, n'est qu'un objet technique (...) quand
il est au labour, et s'incline dans le sillon pendant
que la terre se verse, il peut être perçu
comme beau. Tout objet technique, mobile ou fixe,
peut avoir son épiphanie esthétique,
dans la mesure où il prolonge le monde et
s'insère en lui. » (10)
La
« pelloche », la mer, le « projo
», la terre ; le soleil naîtra à
la mise en route de l’appareil, au contact
de deux épidermes électriques, tel
que l’évoque Ingmar Bergman dès
la première image de Persona (1961). Or,
comme l’écrit Merger en incipit de
son livre La Naissance : « La véritable
naissance remonte donc plus haut (que l'accouchement),
à l'instant où l'union de deux cellules
crée la vie de l'homme. »
En
bas, dans la salle, le visage des spectateurs s’illumine
à nouveau dans l’interrogatoire perpétré
par l’écran voyeuriste. L’odeur
du projecteur envahit la cabine, cette même
odeur d’ossature mécanique qui transmit
au jeune Bergman sa vocation de cinéaste.
Ce parfum ineffable qui prit racine dans le chrono-photographe,
le kinétoscope, la lanterne magique, les
ombres chinoises, le phénakistiscope, le
phono-scope, le praxinoscope, le stroboscope, le
zootrope. C’est une odeur de révolutions
technologiques, une odeur de guerres. « (...)
les projecteurs se remuaient sans cesse, flairant
l'ennemi, le cernant de leurs lumières jusqu'au
moment où les avions aiguillés bondiraient
en chasse pour le saisir. » (11) Le phare
écrasé contre le canevas annonce le
début du corps à corps entre la toile
lactée et les assiégés. Il
les avertit d’une prochaine disparition, la
leur, peut-être.
Dans
Nourritures terrestres, Gide écrivait : «
Qu'aimes-tu tant dans les départs, Ménalque
? Il répondit : l'avant-goût de la
mort. » L’incipit de L’Incompris
(1966) de Luigi Comencini a ce parfum-là.
Entrée en matière pour le moins mortifère
avec cette caméra fixée sur le véhicule
en mouvement semblable à un aigle sur une
épaule ou à la grande faucheuse. La
voiture, noire, avance vers une vaste demeure. C’est
la voiture d’un père angoissé
à l’idée d’annoncer à
son fils la mort de sa mère. Le fils en mourra.
Ce travelling avant initial apporte littéralement
la mort à la maison familiale au fond du
plan. Vision matricielle « fixée »
à ce corbillard allégorique, au commencement
du film.
A
peine-né, né à peine, le film
affronte déjà la fin. Cette mise au
monde par l’appareillage est une poussée
contre le mur, le vide et l’inconnu. Ce sera
le cas avec la voiture noire dès l’ouverture
de Huit et demi de Federico Felini (1963) ou de
la roue de voiture dès l’image mère
de Bleu de Krystof Kieslowski (1992). Et dans certains
débuts de films, ce sera une moto qui ouvrira
le récit (La Vie de Jésus de Bruno
Dumont, 1994), ou un camion (Voyage au bout de l’enfer
de Michael Cimino, 1978), ou un navire (Mort à
Venise de Luchino Visconti, 1971), ou, fréquemment,
un train.
La
Bête Humaine (1938) de Jean Renoir nous plonge
d’entrée dans le feu intérieur
d’une locomotive et ses flammes furieuses
(Renoir a su comme Zola personnifier le feu). Du
cœur enflammé de la machine, la caméra
recule et présente deux hommes au charbon
(naturalisme) et le paysage sur les bords défiler
dans un flou effrayant (impressionnisme). Dès
l’incipit, un paysage flou, comme balafré
par des langues de flammes embrasant le monde à
l’entour. Cette esthétique dichotomique
raconte la folie galopante du héros (Jean
Gabin), meurtrier dans les tripes, devenu machine
lui-même. Animalité vague, instable.
Vitesse du monde « entée » sur
l’individu, enfer d’une condition bien
réelle.
En
1995, Dead Man (12) de Jim Jarmusch débuta
aussi par le train ; machine à vapeur noire
et fantomatique laissant présager l’artillerie
et le métal envahissant la nature –
et les disparitions humaines qui s’en suivent.
« Le fruit, dès ses premiers jours,
porte en lui le principe de sa pourriture. »
(13) Dans L’An 01 (1972), c’est moins
la mort que le « train-train » anesthésiant
de la gare que Jacques Doillon met en avant dès
la première image du film, avec l’attente
des usagers sur le quai et l’arrivée
du train. La scène est filmée de manière
diamétralement opposée à celle
des frères Lumière (cf. l’arrivée
en gare de la Ciotat, 1895). Filmé par Doillon
de l’autre côté du quai, et non
sur le quai lui-même, le plan est une mise
en abyme de la machine cinéma elle-même,
réflexivité sur un dispositif originel.
Ici le zoom avant va contre le plan fixe des frères
Lumière, le zoom avant comme le corps de
la caméra qui se serait développé
depuis sa naissance. La machine s’est mutée,
transfigurée, vivante. Une révolution
est en marche.
Train et cinéma sont liés par les
dates, et par nature. Et c’est souvent au
commencement même d’un film que cette
réunion a lieu, avec la confirmation d’une
même origine, d’un même point
de départ – ce « point de départ
» ayant pour objet premier le départ,
le voyage. Qu’il soit létal ou libérateur,
le voyage unit le cinéma au train. Ils transfigurent
le paysage quotidien, le remuent, l’ouvrent,
le saignent, et déchirent l’âme,
la transportent, la transcendent. Pagnol engageait
Regain (1937) avec un plan de train à vive
allure, regain ainsi engagé. (14) Et le film
se bouclait dans les sillons, en rails, d’un
champ. « Terre, n’est-ce pas que tu
veux, en nous, renaître ? », demande
Rilke.
Plus
que l’idée de la mort, c’est
peut-être aussi et surtout la matrice qui
palpite au cœur de la machine à voyager
dans les temps. Poussée en avant, poussée
du ventre matriciel, poussée depuis la salle
obscure vers la lumière de l’écran.
On pense à des débuts de films fulgurants
où le film lance autant la machine que la
machine propulse le film dans le corps des spectateurs.
Ainsi Un Homme est passé de John Sturges
(1955) avec ce train fonçant ex abrupto dans
une musique tonitruante, ou le train entrant très
vite dans un tunnel dès l’ouverture
de La Cité des Femmes (1980) de Fellini.
Cette
vitesse machinique dès l’aurore d’un
film se trouve aussi dans la première image
du pré-générique de Danger
: Diabolik (1967) de Mario Bava : des motards roulant
en trombe. Un plan coupé très vite,
puis raccordé dans l’axe, sous l’effet
de la table de montage. (15) Une ouverture comme
un moyen de transport. Bava réitère
ensuite cette célérité dans
le fragment-mère, là aussi très
fugace, juste après le générique
introductif, dévoilant un bateau lancé
à toute vitesse. Le film sera une débauche
de fulgurance, de machines en tout genre, une course-poursuite
autant entre les forces de l’ordre et le voleur
héroïque du film, qu’entre le
film et nous.
La
machine au commencement même du dispositif
cinématographique, au commencement même
des films et de leur récit. Machines infernales,
grosses machines hollywoodiennes ou petites machines
filmiques, films sur les machines ou films de machinistes,
tous les films ont pour cœur, pivot, la machine.
«
(…) qu'est-ce que la machine ? On peut, on
doit, séparer nettement la machine de l'outil.
Il ne semble pas, cependant, que cette discrimination
fondamentale soit admise aujourd'hui. On parle couramment
de machine à écrire, de machine à
calculer, alors qu'il y a entre ces deux appareils
une différence essentielle : la première
est un outil, la seconde une véritable machine.
» (16)
Nous
pouvons être tentés de voir le cinéma
avant tout comme un outil ; outil pédagogique
pour les uns, outil de propagande et de contre-propagande
pour les autres. Outil de recherche, outil de débrousaillage,
ou outil inutile mais indispensable, aussi. Mais
le cinéma reste l’invention en marche
et fils de la « marchine », celle qui
élève l’Homme au-dessus des
bêtes et le renvoie parfois à sa bestialité,
lieu mouvant de matérialités et de
transcendances.
Aujourd’hui,
la place des ordinateurs dans l’art du cinéma
n’a pas nécessairement transformé
l’outil-cinéma en machine sans âme
ou sans amour. Les films restent marqués
par la même lèvre, balafre, originelle.
Cette palpitation généreuse engagée
par « la machine ronde » laissant la
pensée changer de sens, ce grand ouvrage
de l’Esprit qui nous porte, la Terre.
.........
NOTA
BENE
Le présent texte a été une
première fois effacé et perdu par
l’automutilation d’un ordinateur. L’article
a été réécrit de manière
différente puis, à nouveau, perdu
et écrasé par un second crash quelques
semaines plus tard. Les machines auront finalement
choisi d’épargner la troisième
version, présentée ici. Une version
peut-être plus élogieuse envers les
machines que les deux autres, le saurons-nous jamais
?
Ce texte est à paraître dans la
revue Entrelacs.
L'AUTEUR
Alexandre
TYLSKIenseigne le générique
de film à l'ESAV (Ecole Supérieure
d'Audio Visuel), il est directeur de la rédaction
de la revue Cadrage, chercheur au LARA (Laboratoire
de Recherches en Audiovisuel de l'Université
Toulouse II) et membre du SFCC Syndicat Français
de la Critique de Cinéma.
NOTES
(1) Henri Bergson, in Le Rire, Ed. PUF, 1958, p.
62.
(2) Victor Hugo, in Les Contemplations. Ed. Nelson,
IV, XIII.
(3) Guy de Maupassant, in La Vie errante. Ed. Louis
Conard, 1909, la Sicile.
(4) Jean Prévost, in Plaisirs des sports.
Ed. Gallimard, 1925, p. 105.
(5) Termes repris à Paul Nizon in Genèses
du roman…, « Trouver un ton »,
Ed. CNRS 1993, p. 210.
(6) Marcel Mauss, in Le Manuel d’ethno- graphie,
Ed. Payot, 1989. P. 120.
(7) Jean-Jacques Rousseau, in Julie, Ed. Garnier
1935, IV, XVII.
(8) Ancien terme désignant le projecteur.
(9) Expression empruntée à Etienne
Ithurria.
(10) Gilbert Simon-don, in Du mode d'existence des
objets techniques. Ed. Aubier, 1958. p. 185.
(11) Marcel Proust, in Le Temps retrouvé.
Ed. Gallimard, 1927, t. III, p. 759.
(12) La ville dans le film de Jarmusch s’appelle
Machine et sera aussi la cause des morts à
venir.
(13) Ernest Renan, in L'Avenir de la science, Ed.
Gallimard, 1947., t. III, p. 1085.
(14) L’immersion forte et inaugurale dans
les films n’est pas l’apanage des films
dits post-modernes comme il l’a été
écrit ici et là, mais parcourt bel
et bien l’histoire du cinéma de sa
naissance à nos jours ; et pour longtemps
encore si l’on reconnaît la nature fulgurante
de l’art cinématographique.
(15) le montage, machine à voyager dans les
temps dont Petro Costa étudiera les rouages
dans Où gît votre sourire enfoui ?,
2003).
(16) Daniel-Rops, Le Monde sans âme, p. 67.
Image médaillon: Dead Man de Jim Jarmusch,
Bac Films, 1995