Le générique au cinéma :
REGARD SUR UN LIEU FANTOME


par Alexandre Tylski

Ab initio, un constat s'impose, le générique au cinéma a été trop peu étudié et débattu. L'Histoire du générique, ses diverses facettes économiques, politiques et narratives, ses nombreux créateurs et graphistes de l'ombre, et ses multiples et passionnantes esthétiques, reste éludée ou marginalisée. " Logique ", lanceront certains, le générique est la marge au cinéma, douane inévitable des identités et des lois. Mais la marge n'est-elle pas souvent indicatrice et révélatrice, pleine de traces et d'espoir ? et n'est-elle pas le plus proche terrain qui sédimente les beaux ouvrages et les belles épopées ?

Sujet non identifié

Pour bien saisir le manque d'études sur le paysage des génériques, il suffit de jeter un œil aux titres de travaux universitaires (une poignée seulement dédiée au générique), aux titres de livres (à peine une demi douzaine de recueils écrits dans le monde), aux articles (quelques rares pépites en plus de cent ans) ou aux thèmes de sites et de forums Internet (quelques témoignages et quelques sites officiels anglo-saxons). Si la quantité ne fait certes pas tout, tout de même, nous sommes encore loin du minimum syndical. Le générique serait-il le fantôme des films ? un sans domicile fixe abandonné ? Un " non fragment " du film devant lequel on bavarde, parfois, et devant lequel on part, souvent…

Un curieux paradoxe se trame en tout cas depuis plus de cent ans: le générique est à bien des égards un lieu occulté, non identifié (et souvent même non signé), alors qu'il se base a priori, et par nature, sur l'identification et la reconnaissance des institutions, des individus et des signatures. Un bien ironique destin. Mais aussi peut-être, un bon chantier de réflexions.

Que cache ce manque d'intérêt théorique, critique et cinéphile pour le générique ? Pouvons-nous mettre ce manque sur le compte d'un préjugé selon lequel le générique serait essentiellement le fragment administratif des films, leur emballage bêtement nominatif et légal ? Cela viendrait-il d'une banalisation du générique, à l'image d'un panneau dans une ville ? Serait-ce indirectement la trace d'un secret mépris (ou d'un effondrement) des identités ? Ou la télévision et Internet qui se joueraient trop quotidiennement des frontières ?

Et si le manque d'intérêt et de connaissance autour du générique de film n'était-il en fait qu'une longue et profonde carence " d'éducation au générique " ? Il ne s'agirait alors pas de porter l'unique " faute " sur les divers passeurs de la culture cinéma, mais, plus raisonnablement, de nous rappeler à nouveau, la nature toujours dense, touffue et insaisissable du cinéma. Impossible à domestiquer et à explorer pleinement (et ce, en dépit de sa relative fraîcheur) le cinéma possède encore bien d'éléments incontournables, rouages peu abordés à l'instar de notre orphelin sujet.

Le générique cinématographique est, pourtant, relativement facile à définir pour nombre de cinéphiles: " instant " liminaire du film où s'inscrivent entre autres à l'image (ou au son parfois), au début et / ou à la fin du film, noms et fonctions (de producteurs, réalisateurs, interprètes, techniciens, etc.). Bien des amoureux de cinéma savent par ailleurs apprécier certains génériques – redécouverts en particulier dans les fameuses introductions hitchcockiennes ou à travers la série des " James Bond " et des " Panthère Rose " –, ou encore citer quelques noms de réalisateurs spécialisés dans le générique – le New-Yorkais iconoclaste Saul Bass arrivant invariablement en tête de votes.

De grands créateurs...

Rappelons une autre évidence, il n'y a pas que Saul Bass (ou Maurice Binder) qui ait conçu et révolutionné le générique des films. Une pléiade de pionniers truculents et autant d'expérimentateurs doux dingues, hommes et femmes, âgés ou plus jeunes, fourmillent derrière les plus beaux génériques de ces cent dernières années. Car en effet, si les génériques créditent parfois à l'écran de grands noms et de belles naissances, les génériques eux-mêmes ne viennent pas au monde par une immaculée conception.

Un Ecossais émigré au Canada, répondant au nom de Norman McLaren, n'a-t-il pas écorché et réinventé le générique animé dès les années trente et quarante ? Plus tard, en France, Jean Fouchet et Tito Topin n'ont-ils pas apporté leur style et leur ironie aux génériques colorés de films signés De Broca, Oury, Mocky, Chabrol ou Yanne ? Car, malgré les a priori régnant sur la question, les Français, et les Européens de façon générale, n'ont pas à rougir face aux meilleurs graphistes du générique américain. Et aujourd'hui même encore. D'ailleurs, bien des génériques inventifs ont vu le jour en France notamment dans les années trente et quarante, bien avant les défis lancés par Saul Bass. L'homme de théâtre Sacha Guitry cultiva le générique parlé (présentant lui-même son film dans Le Roman d'un tricheur, 1936) pendant que le poète Jean Cocteau écrivait lui-même à la craie le générique d'ouverture de La Belle et la Bête (1946).

Néanmoins, bien des batailles décisives pour légitimer et explorer les possibles du générique ont été remportées par les créateurs américains. Tout d'abord, il convient de noter l'importance de David Ward Griffith qui, au temps du muet, imposa son nom de cinéaste à l'écran dès les années 1910. Si aujourd'hui le réalisateur est crédité comme l'auteur principal du film, cela n'était pas le cas aux premiers temps du cinématographe où seul le producteur ou la maison de production avait droit de cité. Le revers de la médaille a été l'excès répété d'appropriation des films par une même personne au détriment d'autres créateurs. Une grève syndicale des scénaristes américains régula fort heureusement les dérives du générique dans les années trente. Une autre forme de détournement du générique apparut aussi lorsque certains noms ne devaient pas figurer à l'écran pour des raisons politiques. Ainsi en va-t-il, en France, des génériques mensongers, ou disons pseudonymes, de la Continental et, aux Etats-Unis, des génériques de films produits sous le McCartysme où les noms d'artistes désignés par la Liste Noire devaient être " éliminés " des credits .

Combien de grands créateurs ont été, et continuent encore aujourd'hui, d'être minimisés dans les génériques ou littéralement écartés et effacés de la carte ? Car être crédité au générique d'un film ne relève pas juste d'une signature au bord d'une fiche administrative ou d'un acte strictement typographique, mais bel et bien d'une reconnaissance artistique fondamentale et d'une appartenance au monde et à l'Histoire. Combien de génériques de films anciens aujourd'hui impossibles à décrypter dans leur part de véracité ? Combien d'oubliés ?

A ce titre d'ailleurs, le nom des créateurs de génériques eux-mêmes n'ont eu le droit d'apparaître à l'image que dans les années cinquante, sous l'impulsion du duo Otto Preminger & Saul Bass. A l'instar de la lutte de Griffith pour la revendication du statut de créateur, une vraie petite révolution est née lorsque les graphistes à l'origine des génériques de films ont pu être identifiés en tant que tels. Beaucoup de ces créateurs méritaient au moins une mention, si ce n'est une mention très bien. Parmi eux, Pablo Ferro, cubain de naissance, est l'auteur du générique sarcastique de Docteur Folamour (1964), célébré par le maître Kubrick en personne. Wayne Fitzgerald et Dan Perri sont les auteurs encore méconnus, mais pourtant attitrés, des génériques élégants des premiers, jusqu'aux plus récents, films de Martin Scorsese et Francis Ford Coppola. Et dans la jeune génération, comment ne pas évoquer les génériques éclatants de Randy Balsmeyer pour les films de Spike Lee, de Jim Jarmusch et des frères Coen ? Comment ignorer les génériques colorés de Juan Gatti pour Pedro Almodovar ou les propositions graphiques de Kyle Cooper depuis son générique du film Seven (1995) ? Ou encore Robert Dawson, véritable " auteur " des génériques savoureux de Tim Burton ?

Cultiver un champ d'interrogations…

Si l'on admet qu'il existe de vraies personnes à l'origine des génériques et, qui plus est, de grands graphistes, une question légitime se pose par ailleurs: certains génériques peuvent-ils être considérés comme des œuvres d'art ? (En particulier lorsque des cinéastes eux-mêmes tels que Cocteau, Godard ou Gilliam s'investissent à renouveler l'aspect poétique du générique). L'interrogation s'avère tout sauf aisée à poser, et surtout à répondre, d'une part parce qu'elle soulève des notions esthétiques et philosophiques complexes (l'œuvre, l'originalité, la signature, etc.), mais, d'autre part, parce qu'elle peut sembler prématurée tant le générique de cinéma en tant que domaine d'étude en est à la défriche.

Pourtant, un débat mérite d'être nourri car il permettrait aussi de nous demander pourquoi certains metteurs en scène ne cherchent pas, a priori, à donner de l'importance au générique (Bergman, Allen, Pialat, etc.). Le débat permettrait également de continuer à réfléchir sur la fragmentation analytique des œuvres. La musique d'un film peut-elle être, une fois isolée du film, considérée comme une œuvre à part entière ? Qu'en est-il du scénario d'un film ? Ou pourquoi pas aussi: à vouloir trop disséquer ou tronçonner les films en entités et en catégories, finirait-on par dénaturer ou nuire au cinéma ?

A l'heure actuelle, un certain nombre d'enseignant(e)s utilisent volontiers le générique d'ouverture des films pour faire réfléchir leurs élèves : en quoi le générique annonce-t-il ou non, résume-t-il ou non, le film à venir ? Quelle esthétique employer ? Quelles différences entre le début et à la fin du film ? Quelles sont les différences entre les incipit en littérature ou en théâtre et les ouvertures filmiques ? Sans oublier un travail pédagogique autour des logos des sociétés de distributions cinématographiques. Qu'est-ce qu'un logo au début d'un générique ? Est-ce une marque ? Pourquoi est-il détourné au début de certains films ? Et pourquoi si souvent ces dernières années ? Vouloir subvertir un logo en tout début de film, est-ce que cela sous-entend quelque chose de la part du réalisateurs ? Cela ne raconte-t-il déjà pas une histoire ? En outre, cela relève-t-il toujours d'une forme de résistance ? etc.

Quoi qu'on puisse en penser, le générique cinématographique est potentiellement un formidable outil d'exploration du cinéma, de son Histoire esthétique et de ses rouages économiques. En ce sens, plusieurs initiatives ont été prises pour mettre en lumière ce " lieu fantôme " (qui n'en est pas un, sauf si l'on considère les noms défilant à l'image comme autant d'ombres identitaires et de signatures parfois disparues). Mais avant d'être un lieu du film, le générique est avant tout une grande Histoire et c'est cela que l'historien David Peters a voulu cultiver en 1999 à San Francisco en créant " Design Films ", première organisation non-commerciale exclusivement destinée à recenser et à penser les génériques de films. Une initiative si vitale que nous nous étonnons encore qu'elle soit née il y a à peine sept ans et que peu de spécialistes en aient même seulement connaissance.

Mais l'essentiel reste peut-être d'engager un engouement cinéphile réel autour du générique de cinéma, une discipline qui commence à être transmise aux jeunes adultes, notamment dans des cours académiques à Cal Arts (Valencia, Californie) ou encore à l'ESAV (Toulouse II, France). Nous venons par ailleurs de mettre en place en France la première base de données Internet consacrée au générique de film (1), comprenant historiques, analyses et entretiens inédits ainsi que des ressources bibliographiques internationales et des fiches bio-filmographiques consacrées à une quarantaine de créateurs de génériques illustres mais souvent inconnus. Les fantômes méritent notre attention !

1. Le site " Générique & Cinéma " est disponible à cette adresse: http://www.generique-cinema.net/
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L'AUTEUR

Alexandre TYLSKI enseigne le générique de film à l'ESAV (Ecole Supérieure d'Audio Visuel), il est directeur de la rédaction de la revue Cadrage, chercheur au LARA (Laboratoire de Recherches en Audiovisuel de l'Université Toulouse II) et membre du SFCC Syndicat Français de la Critique de Cinéma.

COPYRIGHT

Ce texte a paru dans la revue Positif n.540, février 2006, pp.50-53. Merci à Michel Ciment et l'équipe de la revue Positif. Pour toute utilisation, veuillez contacter l'auteur.







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Ci-dessus:
Image tirée du générique de
Saul Bass pour The Seven Year Itch,
réalisé par Billy Wilder, 1955.

Ci-contre:
Texte paru dans la revue Positif n.540, février 2006, pp.50-53. Merci à Michel Ciment et l'équipe de la revue Positif.